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D’un siècle à l’autre : relations avec l’Etat, présence dans la société

"En un siècle tout ou presque a changé"

A l’occasion de l’Assemblée plénière de la Conférence des Evêques de France, qui se déroule actuellement à Lourdes jusqu’au 10 Novembre, le Professeur René Rémond a prononcé mercredi dernier une conférence sur la laïcité, dont voici le résumé.

L’approche historique des rapports entre le fait religieux et la société permet d’élucider la situation présente en mettant en lumière les changements de la pratique mais aussi l’évolution de l’idée même de laïcité. Grâce à cette approche, on peut en effet comprendre comment l’Eglise s’accommode aujourd’hui d’une loi -celle de la séparation de l’Eglise et de l’Etat- qu’elle rejetait avec force hier ou comment les protestants, par exemple, jadis défenseurs de cette loi, peuvent s’en plaindre actuellement. C’est qu’en un siècle tout a changé au point que le texte de 1905 doive être considéré non pas au pied de la lettre mais à travers l’interprétation qui en a été faite au fil des ans.

Une réflexion sur la laïcité ne peut faire l’impasse sur la manière dont le texte de 1905 fut d’abord reçu par les catholiques en 1905, c’est-à-dire comme le point d’orgue de la lutte entre la République et l’Eglise se manifestant sous la forme d’un regain de gallicanisme qui mettait fin à un régime instauré par une négociation bilatérale ente la République française et le Saint-Siège. De plus, le précédent de la Constitution civile du clergé de 1790 compliqua le débat, qui fut de surcroît suivi de la procédure des inventaires menée avec brutalité et vécue par les catholiques, à juste titre, comme une spoliation.

Mais aussi compréhensible la réaction des catholiques au texte de 1905 fût-elle, les modalités de son application, plus pragmatiques qu’idéologiques, apaisèrent par la suite les relations entre Eglise et Etat. Face à l’intransigeance romaine et à la discipline de l’Eglise de France, qui s’en remettait à l’interdiction de Pie X de former les cultuelles, les pouvoirs publics préférèrent sagement au trouble de l’ordre publique la mise à disposition pour le clergé et les fidèles des édifices affectés au culte.

Cette pratique pacifique de la séparation fut continuée au lendemain de la grande guerre et de l’Union sacrée par l’accord de 1923. En substituant les associations diocésaines, qui préservent l’autorité de la hiérarchie, aux cultuelles, la République reconnut en effet que l’Eglise reposait sur des principes différents des siens. Cet accord peu connu, parce que non débattu à l’époque par crainte d’une résurgence des passions, fut pourtant respecté par tous les gouvernements et scrupuleusement observé par le Conseil d’Etat jusqu’à nos jours. Une multitude d’accords particuliers ont ensuite contribué à la mise en œuvre sereine de la séparation.

Plus fondamentalement, au-delà de la pratique de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la notion de laïcité doit être replacée dans le paysage philosophique de la société française qui évolua considérablement en un siècle. En 1905, la laïcité répondait idéologiquement à une triple exigence : retrancher de la République " une et indivisible " l’expression de la singularité religieuse ; distinguer, d’après les principes de la philosophie libérale, la sphère du public et celle du privé ; supprimer , pour rester fidèle à l’esprit de la Révolution, tous les corps intermédiaires.

Aujourd’hui la définition de la République et du rôle de l’Etat ainsi que le rapport entre Etat et société ont complètement changé. Depuis la grande guerre et l’Union sacrée la notion de pluralisme s’est développée au point que le régime traditionnel des cultes, par exemple, apparaît moins comme une survivance d’ancien régime que comme une anticipation des relations actuelles de l’Etat avec la société. De plus, en un siècle, la distinction libérale entre public et privé s’est assouplie, l’Etat intervenant fréquemment pour remédier, outre ses fonctions régaliennes, aux carences de l’initiative privée. Enfin la reconnaissance par l’Etat de la société civile dans la diversité de ses composantes a fini par aboutir à de véritables relations de partenariat. Reconnaissance qui commença paradoxalement dès 1884 par la loi qui confère un statut aux organisations professionnelles défendant les intérêts communs et dès 1901 par la loi qui fait de l’association un droit et non un délit. C’est donc dans un contexte complètement transformé que se sont progressivement redéfinis les relations entre Eglise et Etat tout au long du siècle.

Pour finir, l’approche historique de la laïcité en France ne peut se faire sans prendre en compte l’évolution de cette notion du côté des catholiques. Du texte de l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques condamnant catégoriquement en 1925 l’ensemble des lois dites de laïcité au vote de la déclaration sur la liberté religieuse par les Pères conciliaires en passant par cet autre texte adopté par l’Assemblée des Cardinaux et Archevêques en 1945, qui dissociait " laïcisme " et " laïcité " jusqu’à tolérer deux de ses quatre acceptions, les changements sont considérables en effet.

Somme toute, la maturation qui caractérise l’histoire de la pratique et de l’idée de laïcité correspond à un réel progrès intellectuel de part et d’autre. Il ne faudrait pas que des nouveaux faits tels que l’irruption de l’Islam ou les croyances nouvelles fassent régresser le débat qui nécessite d’autant plus d’innovation et d’originalité que les situations sont inédites.